Après une 300 SL en très bel état dans Ascenseur pour l’échafaud, on enchaine avec une voiture qui n’a rien à voir. On traverse l’Atlantique pour retrouver une voiture mythique devant les caméras. Sauf que la Ford Gran Torino n’est pas au top de sa forme devant la caméra des frères Coen !
The Big Lebowski en bref :
Réalisation : Joel et Ethan Coen
Genre : comédie
Durée : 1h57
Couleur
Acteurs : Jeff Bridges, John Goodman, Julianne Moore



Synopsis :
A Los Angeles, durant la guerre du Golfe, Jeff Lebowski reste étranger au chaos du monde dont il ne partage pas les égarements. Son quotidien est organisé autour d’indemnités de demandeur d’emploi, de parties de bowling avec une poignée d’amis et de voyages existentiels provoqués par la prise régulière de produits illicites.
Tout irait bien dans cette vie « post soixante huitarde » si des maîtres chanteurs de petite envergure ne s’étaient pas trompés de proie. Agressé, intrusé, Lebowski s’extirpe de ses journées ritualisées pour demander réparation et défendre son indépendance…
La voiture vedette :

Ford est une marque plus que mythique aux USA. Pionnière sur bien des points, à la pointe puis rattrapée par les autres géants alors qu’elle était de loin la plus grosse productrice de voitures du monde au début du siècle, la machine n’est pas totalement grippée. On propose des voitures originales dans la gamme américaine mais souvent de grande taille et particulièrement rustiques.
Le modèle Ford Gran Torino illustre parfaitement cet état des lieux. Déclinée en 3 générations de 1968 à 1976 sur le marché américain, la voiture présente des similitudes avec d’autres emblèmes de la marque, tels les Ford Mustang et Ford Crown Victoria. Populaires, accessibles financièrement, avec des lignes séduisantes et une qualité de fabrication, elles satisfaisaient une clientèle modeste tout en possédant certaines lacunes : les systèmes de suspensions, d’amortissement et de freinage étaient difficilement compatibles avec la puissance des motorisations. Les châssis ainsi que les tôles insuffisamment traitées, souffraient rapidement de corrosion.
Observons ses caractéristiques.
La Ford Torino qui succède à la Fairlane, couvre 3 générations de 1968 à 1976. L’évolution des modèles coiffe une gamme intermédiaire entre le coupé Mustang et l’imposante Thunderbird. En 1973, le modèle présenté atteint « sa maturité », tant sur le plan des motorisations que de l’équipement. Il est doté du V8 351 Windsor de 5,8 l de cylindrée pour une puissance débutant à 140ch avec le OHV et ses soupapes en tête. Au catalogue, la boîte de vitesse est proposée soit en version mécanique, soit avec la Cruise o Matic à 3 rapports.
Répondant à une nouvelle réglementation fédérale en matière de résistance aux chocs, la calandre doit être modifiée : rectangulaire et droite, elle se caractérise par deux paires d’optiques de phares, soulignées par la ligne de séparation de l’aile avec la jonction du capot. La Gran Torino s’inscrit dans les standards de la catégorie, soit 5,40m de long et 2,08 de large, sa masse allant de 1525 kg à 1850kg selon les versions puisqu’elle existe en coupé Sport Fastback, en Coupé Hard-Top, en Break et en berline, comme dans The Big Lebowski.




A noter que Torino a été voulue comme référence à la ville de Turin, en Italie, sorte de Détroit Européen de la construction automobile. Comme nous l’évoquerons, les suspensions n’offrent rien d’innovant : barre anti-roulis, ressorts hélicoïdaux, triangles à l’avant. Essieu rigide et ressorts hélicoïdaux à l’arrière. Le freinage reprend des freins disques aux roues avants et de simples tambours à l’opposé.
La place de l’auto dans The Big Lebowski
L’action se déroule à Los Angeles : l’état de Californie, el dorado du mouvement hippie des années soixante-dix, représente la toile de fond voulue par les frères Coen qui viennent de recevoir leur premier Oscar pour le casting de Fargo. Il concentre à la fois les rêves brisés de « l’american way of life » (et son modèle de société) et de son opposé, mouvement contestataire rejetant l’impérialisme du capitalisme.
Les personnages, leurs modes de vie et le milieu dans lequel ils évoluent, sont de véritables caricatures de ces deux mouvements de pensées, à bout de souffle dans les années 90. Plusieurs références à la guerre du Golfe viennent signifier que vingt ans après, les générations se succèdent en restant confrontées aux mêmes échecs politiques.
Jeff Lebowski conserve les idéaux et convictions des anarchistes : célibataire, sans emploi, adepte du système D pour ne pas être trop à la marge, ses journées sont structurées par l’entrainement aux compétitions de bowling et une « cool attitude » permanente. Ses vêtements, son logement et sa voiture sont le reflet exact de ceux qui s’opposent à une société de consommation, avilis par l’emprise du travail. L’ameublement de son logement est minimaliste, sa Ford Gran Torino a une couleur rouille due à l’oxydation de la carrosserie. Ses quelques économies, si elles assurent la consommation quotidienne des « russes blancs » et celle occasionnelle de marijuana, ne représentent pas une contrainte, mais plus une philosophie assumée.
L’approche caricaturale des cinéastes va se poursuivre avec les habitudes des protagonistes, bousculées par un évènement venant heurter l’honneur, la fierté d’un groupe d’individus solidaires. Un besoin de réparation et de reconnaissance réveille alors un sens de la dignité qui semblait anesthésié. Léthargie, grand sommeil, là encore les frères Coen affichent un hommage au « big sleep » de Raymond Chandler : un homme paralytique, richissime, dont les deux filles sombrent dans l’alcool et la débauche… les références sont multiples. Mais les réalisateurs ne mettent pas en scène un détective abusé, redresseur de torts… Jeff Lebowski a tout de l’anti-héros, certains le qualifiant de looser, accumulant les maladresses, capable seul d’accidenter sa voiture alors qu’il vient d’échapper un mégot…



Par contre, l’art de raconter des histoires c’est également de rendre attachant des gens ordinaires, anonymes. Il faut visionner plusieurs fois le film pour découvrir des pépites autour des dialogues, de ces aventures rocambolesques de « pieds nickelés » en décalage avec leur époque.
Un parallèle se dessine alors avec la Ford gran Torino : rouillée de partout, elle est cependant utilisée pour la remise d’une rançon, au prix d’un choc frontal et de pneus déjantés sous le tir répété de balles perdues… Comme son propriétaire, elle traverse les années, marbrées de cicatrices. Prise elle aussi pour cible, si des bandits la maltraitent, Jeff et son ami Walter, agités d’une colère légitime, se chargent eux même de sa lente détérioration !
Après le succès tardif de The Big Lebowski, l’inscrivant maintenant au Panthéon des longs métrages cultes, la Ford Gran Torino, avec ses bosses et sa fiabilité légendaire, est indissociable de la panoplie du duc : peignoir de bain, short à carreaux, lunettes noires sont devenus célèbres au même titre que la calandre de la Ford, fixée à la carrosserie par des sangles et dont les optiques de phares détournés de leur axe soulignent ce regard en biais, tel celui de Jeff Lebowski sur les choses de la vie…
Au volant avec Jeff Bridges :
Pour définir l’expression « rouler à la cool », il faut simplement observer comment Jeff Lebowski conduit la Ford Gran Torino. Le sélecteur de vitesses automatiques en position drive, il suffit de tenir la jante du volant d’une seule main en appuyant progressivement sur la pédale d’accélérateur. Le conducteur dispose de son second poignet pouvant tenir une cigarette, agripper un verre déjà rempli de « russe blanc » posé sur la banquette avant. Pendant ce temps, l’autoradio diffuse les sons rythmés des Jefferson Starship ou les guitares électriques saturées des Creedence Clearwater Revival.
Les cheveux longs, en pleine période hippie, représentaient un signe d’opposition, argumenté du fameux slogan « il est interdit d’interdire ». Boire de l’alcool fort au volant, inhaler de la marijuana à bord d’une voiture puissante, ne correspondent pas seulement à une forme de rébellion. Vivre sans entrave, c’est surtout cette quête de liberté revendiquée.
D’ailleurs la Ford, hormis quelques bosses et une peinture écaillée, continue de démarrer au quart de tour. Il faudra l’acharnement des sbires d’un maître chanteur pour stopper sa course, démontrant, s’il était nécessaire, que l’ivresse aveugle de l’argent facilement gagné est bien plus toxique qu’un cocktail frappé à base de vodka. Ceci dit, sans cette conduite à la cool du « duc », le pilotage de la Gran Torino réclame quelques notions élémentaires. Le V8 délivre une puissance de 140ch minimum mais le train avant, trop délesté par des suspensions souples, gratifie de mouvements de caisse incontrôlables. Quant à l’essieu arrière, avec son pont rigide, inefficace pour maintenir l’adhésion des roues au sol, il a souvent été à l’origine de sorties de route, même sur un bitume sec !
Mais il ne faut pas oublier que Jeff Lebowski ne court pas après la pègre, le ronronnement du V8 non bousculé s’accorde parfaitement aux voyages psychédéliques.
Logiquement, ce n’est pas dans The Big Lebowski que la Gran Torino gagnera ses lettres de noblesse au cinéma. Forte d’une production totale de 3.400.000 unités, la Ford Gran Torino a surtout été popularisée à l’écran par la série TV à succès, Starsky et Hutch avant de donner son nom à un chef d’œuvre de Clint Eastwood.
Si vous voulez découvrir The Big Lebowski, c’est en streaming sur HBO Max, par ici.




Gougnard
super ce reportage merci Gilles
· · 20 octobre 2025 à 16 h 20 min