Bentley Speed 8, la plus allemande des anglaises

Publié le par Arthur Legrand

Bentley Speed 8, la plus allemande des anglaises

2003, au Mans : depuis 1930, une Bentley n’avait pas remporté la mythique course. Le géant Audi vient de tomber sous les ailes anglaises. Pourtant, la marque aux anneaux n’en ressort pas perdante. Notre anglaise à l’élégante silhouette est-elle aussi pure qu’elle ne veut le faire croire ? Avant de la retrouver en piste au Mans Classic Legend ce week-end, retour sur la saga Bentley Speed 8 au Mans du début des années 2000.

Bentley se remuscle

Comme toute bonne marque anglaise, Bentley a connu des hauts et des bas, proche de la faillite plusieurs fois la marque survie tant bien que mal jusqu’à l’année 1998 où le géant VAG rachète la firme anglaise. A partir de ce moment, Bentley commence tant bien que mal à reprendre du poil de la bête, quelques concepts voient le jour comme la Bentley Hunaudières dont on vous parle ici. Et justement en faisant allusion au circuit manceau Bentley en 2001 décide d’y revenir avec une idée, gagner pour redorer son image !

Le concept EXP Speed 8

Avant la bien connue victoire de 2003, il y a eu quelques années de préparation. À commencer en 1999 : Audi venait de dévoiler ses futures R8 d’endurance et Bentley était à peine rachetée que les Anglais avaient déjà en tête Le Mans. Pour cela, un premier prototype a vu le jour : le châssis « N°RTN 001.01 » était lancé. Sous le capot, un V8 Ford-Cosworth issu de la Formule 1 prenait place, mais très vite et avec l’aval de Volkswagen, le V8 de monoplace serait remplacé par un V8 biturbo allemand.

Pour revenir à ce châssis 001, il n’a jamais couru : il est resté au stade de test en roulant sur différentes pistes, puis en servant de modèle statique, notamment lors de la présentation en 2001 au Salon de Genève, recouvert cette fois-ci du vert Bentley.

En parallèle, Audi avait développé deux versions de ses prototypes, la R8R et la R8C, un cabriolet et un coupé. Si la R8R va servir de base à la R8 qui gagnera à peu près tout, la R8C, elle, va être mise de côté. Et comme l’idée de faire revenir Bentley en compétition commençait à fortement intéresser le groupe VAG, utiliser un châssis disponible permettrait de limiter les coûts.

À la fin de l’année 1999, VAG donne son accord : c’est Peter Elleray, designer de la R8C, qui est chargé de dessiner le futur prototype d’endurance britannique. Pendant deux ans, le design va être testé, étudié et présenté. En 2000, un prototype nommé « ’00 » est présenté et servira de base pour les dessins destinés à la communication. Et c’est en 2001 que le premier prototype Bentley est prêt : la EXP Speed 8 est présentée.

Le « EXP » dans le nom signifie « expérimental » : le design ne peut nier sa filiation avec la cousine allemande R8C, mais aussi avec le prototype japonais Toyota GT-One. Sous le capot, on ne verra malheureusement pas un V8 atmosphérique mais bien le V8 3,6 L biturbo provenant de chez… Audi. Monocoque allemande, designer Audi et moteur du même fabricant : la première Speed 8 ne peut nier qu’elle est sacrément allemande pour une anglaise.

2001 : Bentley est bien de retour en piste au Mans

Sur la ligne de départ, ce sont bien deux Bentley EXP Speed 8 qui sont alignées et, ça, les fans le savent : elles sont plutôt bien accueillies. Un an seulement après la première victoire d’Audi au Mans, les anglaises sont déjà là pour leur mettre des cailloux dans la chaussure. Les équipages sont d’ailleurs costauds avec Brundle-Ortelli-Smith d’un côté et Wallace-Leitzinger-Van de Poele de l’autre, des habitués de la classique mancelle.

Durant la course, la puissance Audi est écrasante et les Bentley ne peuvent rivaliser même si la 7 se permet quelques tours en tête. La même voiture sera contrainte à l’abandon sur un problème de boîte de vitesses bloquée sur le sixième rapport au 56e tour, problème que connaîtra la voiture sœur, mais qui réussira à décrocher une formidable 3e place derrière deux Audi, à une quinzaine de tours mais en remportant la classe GTP… où les anglaises étaient seules !

Le résultat est encourageant mais, au sein du groupe VAG, le programme est en crise. Comment, au sein du même groupe, empêcher une concurrence acharnée qui engloutirait bien trop de moyens et serait contre-productive ? Le choix est fait de « truquer le jeu », dira-t-on. La Bentley évoluera, les Audi mèneront la danse encore une année afin de signer un triplé, et après cela, la Speed 8 aura le champ libre.

À peine rentrés de France, les dessins de la future Speed 8 sont lancés : Peter Elleray et son assistant Gene Varnier reprennent la conception complète de la voiture en commençant par l’arrière. Le point noir de l’EXP Speed 8 provient du bloc arrière, qui provoque des turbulences dues à une intégration compliquée de l’aileron. Le but pour la Speed 8 sera d’obtenir une voiture plus stable grâce à une nouvelle partie arrière.

Toutefois, cette avancée est mise de côté quelques mois : la fin de l’année 2001 est consacrée à l’évolution de la Bentley EXP Speed 8. Au début de l’année 2002, la voiture est prête : l’évolution apporte quelques solutions aérodynamiques et surtout un nouveau moteur. Nouveau, pas en profondeur, puisque la base est toujours celle de l’Audi R8, mais cette fois le moteur est réalésé et passe à 4 litres de cylindrée, tout en conservant l’injection directe issue de chez Bosch. Pour la saison 2002, une seule voiture sera alignée afin de continuer à perfectionner la fiabilité en vue de l’année 2003.

Aux 24 du Mans 2003, la voiture ne parvient pas à s’imposer : elle termine au pied du podium derrière les Audi, malgré une fiabilité remarquable. C’est de nouveau la 8 de Wallace-Van de Poele et Leitzinger. L’année 2002 se termine avec une nouvelle version de l’EXP Speed 8.

2003, le début de la fin

La fin de l’année 2002 se conclut par l’annonce du retrait d’Audi de l’endurance. La marque aux anneaux ne courra plus officiellement en tant qu’usine, mais les R8 continueront à être exploitées par des teams privés. En coulisses, les ingénieurs, mécaniciens et cadres de chez Audi sont envoyés en Angleterre, à Crewe, pour préparer la saison 2003.

Là encore, l’ADN est bien allemand puisque c’est le Team Joest qui se charge de faire rouler les voitures, le Team Joest étant l’équipe usine d’Audi. Toutefois, tout n’est pas allemand dans la réussite de ce projet, puisque pendant deux ans les ingénieurs anglais ont travaillé sur une nouvelle voiture.

Le nom de la Bentley n’est plus EXP Speed 8 mais bien Speed 8 : le temps n’est plus à l’expérimentation mais bien à la réussite et à la gagne. On retrouve sous sa carrosserie le même bloc qu’en 2002, avec le V8 biturbo de 4 litres. La partie arrière est retravaillée et offre désormais plus de stabilité à haute vitesse, l’aileron arrière est revu et s’intègre mieux à la voiture. La partie avant offre quant à elle un meilleur appui et le refroidissement, auparavant trop imposant, est redimensionné. Les trains roulants sont revus avec l’installation de pneus Michelin remplaçant les Dunlop.

Le résultat : plus de 600 chevaux pour un poids contenu à 900 kilos, une voiture désormais plus agile, plus rassurante et surtout plus élégante dans sa silhouette plus tirée et plus fine. En piste, le succès est là : si la première course de l’année à Sebring voit une victoire Audi, au Mans ce n’est pas la même histoire.

Même au niveau des pilotes, ça sent « Audi ». La 7 est emmenée par Capello – Kristensen et Smith. Le danois qui n’est pas encore « Monsieur le Mans (bis) » s’adjuge la pôle avec 3 secondes d’avance sur la voiture sœur, plus britannique et emmenée par Johnny Herbert, fraîchement retraité de la F1, Brabham et Blundell.

La course est parfaitement maîtrisée et les ingénieurs Audi et Bentley réussissent à parfaitement gérer les arrêts au stand. Ces arrêts étaient un des points noirs : si la plupart des voitures étaient des « barquettes », la Bentley, elle, était fermée et nécessitait un temps d’arrêt plus long de quelques secondes.

Cela n’a pas empêché qu’au bout de 24 heures, les deux Bentley réalisent le doublé en arrivant aux deux premières marches du podium. Le pari est réussi : Bentley vient de remporter les 24 Heures du Mans. La victoire est sportive, mais aussi et surtout marketing, puisque directement après, les Bentley sont retirées et le programme est stoppé, les fonds autorisés par le groupe VAG n’ayant été validés que pour trois années.

En conclusion, la victoire Bentley est avant tout marketing : il fallait à tout prix faire revivre la marque avant le lancement de la nouvelle gamme routière. Même si sur le fond la voiture est en grande partie badgée Audi, les ingénieurs britanniques ont travaillé sur la voiture, et sportivement, voir une Bentley revenir dans la Sarthe et gagner, même si les gènes sont allemands, reste une belle victoire. La Bentley Speed 8 est entrée dans les mémoires de tout passionné et roulera dans quelques jours à l’occasion du Mans Classic Legend.

Arthur Legrand

https://www.carsandpaddocks.fr/

Arthur est un photographe passionné d'automobile. Il a rejoint l'équipe News d'Anciennes en tout début d'année 2025 et a contribué à de très nombreux articles dès sa première année.

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