Sunbeam Tiger : la Cobra du pauvre

Quoi de mieux que de commencer l’année par un anniversaire, ou plutôt une fête comme on dit ici en terre Québécoise. Cette année, Sunbeam fêterait ses 120 ans. Disparue après des absorptions consécutives par Chrysler puis le groupe PSA, Sunbeam nous gratifia de magnifiques modèles depuis sa création en 1905. Le sublime Sunbeam Tiger Mark 2 1967 que nous découvrons aujourd’hui fait partie de ceux-là; voici son histoire et celle d’un propriétaire qui prend beaucoup de plaisir à la conduire sur le continent Nord-Américain.

1963 : Rootes, propriétaire de la marque Sunbeam depuis 1935, se soucie des parts de marché à l’exportation de son modèle Alpine. Concurrencé directement par MG et Triumph, ce petit coupé connait son heure de gloire en 1962 aux mains de Sean Connery, dans James Bond contre Docteur No, bien avant que Mr Bond n’adopte la marque de Newport-Pagnell. Mais c’est surtout la puissante Austin-Healey 3000 qui reste sa plus grosse rivale en Amérique du Nord, notamment après ses succès au Liège-Rome-Liège et à la Coupe des Alpes. Rootes se doit de réagir et après une tentative avortée de collaboration avec Ferrari pour redessiner le 4 cylindres de l’Alpine, c’est Jack Brabham, lors d’une discussion avec Norman Garrad, directeur du département Compétition de Rootes, qui évoque l’idée de s’inspirer de la Cobra en y montant un V8.

L’implication de Shelby

L’anecdote savoureuse veut que ce soit avec un morceau de bois prédécoupé aux dimensions du compartiment moteur de l’Alpine que Ian Garrad fit faire le tour des concessions automobiles locales pour trouver un V8 qui puisse s’y adapter. On arriva à la conclusion que le Ford V8 260ci était la meilleure option; il s’adapte au millimètre prêt dans le capot moteur de l’Alpine et ne nécessite que des modifications mineures pour le reste. Caroll Shelby est rapidement contacté pour réaliser un premier prototype, avec un budget de $10,000 et un délai de 8 semaines. Trouvant le délai long, un deuxième prototype est demandé à Ken Miles, fameux pilote britannique courant aux États-Unis, sous 1 semaine, moyennant $800.

Le prototype de Shelby surnommé le Thunderbolt commence à rouler en Avril 1963 avant d’être envoyé directement à Lord Rootes pour approbation. Fâché que ce projet ait été démarré dans son dos, Lord Grumpy Rootes est finalement impressionné par le résultat, même si son essai s’est réalisé avec le frein à main serré. Il contacte lui-même Henry Ford II pour négocier un approvisionnement du V8 Ford et une première commande de 3000 moteurs va enclencher le processus; Ford communiqua à ce sujet comme étant la plus grosse vente de moteurs faite à une autre compagnie automobile.

Malgré le souhait de Caroll Shelby de voir la production s’opérer aux États Unis, c’est dans l’usine de Jensen à West Bromwich – Angleterre que va être produite la future Sunbeam. Jensen venait de perdre le contrat de la Volvo P1800, rapatriée en Suède, pour des raisons de qualité. Fait à noter, les Austin-Healey sortaient également des usines de Jensen. Shelby se consolera en touchant des royalties sur chaque modèle vendu, mais également en vendant des préparations, les LAT (Los Angeles Tiger), permettant entre autres de passer la puissance de 164 à 245 chevaux.

De la Thunderbolt à la Sunbeam Tiger

Habitués aux projets à long terme de l’époque (3 à 8 ans pour développer un modèle), les employés de Rootes ont 8 mois pour finaliser la Thunderbolt; le lancement est prévu au New York Auto Show de 1964. La structure, prévue pour un 4 cylindres, est profondément modifiée, de même que la suspension et la direction. Le résultat final est un véhicule deux fois plus puissant que l’Alpine mais seulement 20% plus lourd. Dix prototypes sont créés, les « destruction prototypes », et entre Décembre 1963 et Janvier 1964, ils vont être testés sur divers continents, en Afrique, dans les Alpes, en Ecosse et même au Canada. Rootes veut être sûr que sa voiture équipée du V8 puisse s’adapter à toutes les conditions normales d’utilisation.

Malgré l’engouement pour le nom Thunderbolt, Lord Rootes a le dernier mot. En hommage au glorieux passé de la marque, le modèle prendra finalement le nom de Sunbeam Tiger, en référence au modèle avec lequel Henry Segrave bâtit un record de vitesse à Brooklands en 1925.

La production commence en 1964 avec 300 voitures par mois pour un début de commercialisation aux USA et va s’étaler jusqu’en 1967. 7128 voitures seront sorties des chaines de fabrication, sous 3 séries différentes.

La Mark I, produite de 1964 à 1967 et équipée du V8 Ford 260 cu in, sera majoritairement commercialisée en Amérique du Nord (1593 véhicules sur 1649). Une version Mark IA, avec des éléments de carrosseries légèrement différents dues à l’évolution du modèle de base Alpine est identifiée par les amateurs du modèle, mais officiellement, cette série est englobée dans la Mark I.

La Mark II ne sera produite qu’en 1967, avec le 289 cu in de la Cobra. 633 véhicules rejoindront les États-Unis, sous l’appellation Tiger II.

Des modèles hybrides peuvent être également trouvés sur le marché, les Alger (ALpine-tiGER); ce sont des Sunbeam Alpine modifiées postérieurement en Tiger par leur propriétaire. Le modèle est accepté par les amateurs, du moment qu’il est déclaré, car certains tentent de faire passer leur Alger pour de vraies Tiger. C’est à ce titre que la Sunbeam Tiger Owner Association s’est créée pour identifier et certifier les modèles de Tiger existants.

Notre Tiger du jour

C’est d’ailleurs une Mark II 1967 que Laurent nous met à disposition lors de cette belle soirée. Membre du Vaq, Laurent est initialement séduit par un Pontiac GTO 1965, puis découvre par hasard les petites anglaises grâce à une série télévisée, l’Homme Invisible. Fasciné par l’Austin Healey 100 de ce dernier (et moins par les bandages), le hasard va mettre sur sa route une autre anglaise, notre magnifique Sunbeam Tiger Mark II. Que de travail et d’huile de coude depuis ce jour de 1977 où il la découvre! En piteux état, notre modèle n’était que l’ombre de lui-même : pas de sièges, moteur à refaire, pneumatiques élimés … et que dire des sièges léopard … au fil des ans, et après deux démontages et remontages, la voiture a pris l’allure qu’on lui connait aujourd’hui, rouge avec ses bandes latérales qui soulignent si bien son aspect racé.

Au fil de ses pérégrinations, Laurent a fait la connaissance d’autres passionnés du modèle et parcouru bien des kilomètres pour mettre la main sur des pièces devenues aussi rares que chères. Bricoleur dans l’âme et expert du métal, Laurent a également mis son expérience au service des fanatiques de la Tiger; il est capable de recréer la ligne d’échappement complète et à même apporté des améliorations au toit rigide d’origine, avec l’ajout de vitres véritables en lieu et place du plastique d’origine.

Le chant du cygne

En 1964, Rootes vend son âme au diable en faisant entrer la firme Chrysler parmi ses actionnaires, pour aider au développement de la future Hillman Imp; véhicule innovant, celui-ci se heurte à des problèmes de fiabilité liés directement à des choix politiques : main d’œuvre peu qualifiée et conflits sociaux impactent la qualité du produit final.

Ne pouvant suivre financièrement, le groupe Rootes est totalement absorbé par Chrysler en 1967. Chrysler ne pouvait pas se permettre de commercialiser un modèle équipé d’un moteur Ford et les badges « Powered by Ford » sont d’abord remplacés par « Sunbeam V8 ». C’est le chant du cygne : comme le V8 Chrysler nécessite de couteux changements pour s’adapter à la Tiger, décision est finalement prise d’arrêter la production du modèle.

Surnommée indignement la Cobra du pauvre, une Sunbeam Tiger en très bon état d’origine peut aujourd’hui s’échanger entre 70,000 € et 100,000 €. Une notion de pauvreté toute relative …

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Guilhem Gaubert
Guilhem baigne dans la culture motorisée depuis sa naissance. Avec un arrière-grand père et un grand-père garagistes, une grand-mère au style de pilotage digne de Tazio Nuvolari et un paternel restaurateur de bolides italiens, ses livres de chevet furent très tôt Piloti Che Gente de ce bon vieil Enzo et le programme du Grand Prix de Lyon 1924 retrouvé dans les archives familiales. Il n'en fallait pas plus pour le retrouver à chroniquer pour News d'Anciennes.

12 commentaires sur “Sunbeam Tiger : la Cobra du pauvre”

    1. merci Pascal ! oui modèle peu connu en Europe car diffusé principalement en Amérique du Nord. L’Alpine est plus connue et cela fera l’occasion d’un prochain reportage !

      1. Très bon article et magnifique exemplaire! Il existe une vingtaine de tiger francaises à l’heure actuelle, qui étaient vendues à la concession Rootes des Champs Élysées à l’époque. Elles s’appelaient Alpine v8 pour le marché français… Ce modèle a nombreux atouts : cabriolet, bruit et performance du v8, pièces disponibles, très coté aux usa car succès commercial là-bas, fiable, discret (à l’arrêt), etc …

        1. merci pour votre commentaire; savez vous si ce sont des Mark 1 ou 2 qui sont en France ? certaines pièces sont toutefois très difficiles à trouver voire hors de prix; Laurent, qui nous a aimablement reçu pour photographier sa Mark2 est en même venu à refabriquer certaines pièces comme les lignes d’échappement; mais effectivement les pièces du moteur ont l’avantage d’être du Ford !

  1. Super reportage
    Merci beaucoup
    Un modèle tellement mythique… un grand rêve mais les 80000€ refroidissent … pour l’instant je mon contente de mon alpine

    1. merci pour votre commentaire; une Alpine est déjà un beau jouet ! surveillez bien News d’Anciennes en 2019, des surprises concernant la marque de Dieppe en Amérique du Nord vous attendent !

  2. Sunbeam. Marque méconnue et finalement dejd peu appreciee sur le continent lorsque ces voitures y étaient vendues.
    Mon père en eut trous: une Vogue, une Sceptre, une 1500TC. Ma mère une Imp avec laquelle j’appris à conduire.
    Mention spéciale pour la Sceptre, superbe voiture confortable et rapide. La Triumph du pauvre peut-être…

    1. merci pour votre commentaire Pierre; effectivement assez méconnue, même pour ses autres modèles; la Imp était pourtant considérée comme une voiture très réussie du point de vue technique mais fut également un flop; Triumph s’en sortit mieux temporairement mais subit le même sort au final … comme les motos anglaises

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