La semaine qui s’ouvre sera celle de la Monterey Car Week 2026. Chaque année on y découvre des voitures aux pedigrees fous engagés dans les concours mais aussi dans les catalogues des ventes aux enchères. Cette année, on note la présence de nombreuses voitures anciennes françaises dont la Delahaye 145. Ce n’est pas une erreur de frappe, cette voiture n’est pas une 135 mais bien une voiture à part, née pour la course et devenue reine des concours d’élégance.
Au sommaire

La Delahaye 145 et la course du million
Après une période faste où les constructeurs français ont brillé en sport automobile dans les années 20, on parle là des Bugatti, Delage, Delahaye mais aussi des nombreux fabricants de cyclecars, le milieu des années 30 est plus sombre. Les volumes ont diminué suite à la crise de 1929 et les résultats sportifs sont plus rares. C’est aussi dû à la concurrence des étrangers. D’un côté on a Alfa Romeo qui monte en puissance et de l’autre on retrouve les Mercedes et Auto Union directement financées par le nouveau pouvoir allemand.
Comment faire briller les constructeurs automobiles français ? En leur réservant une compétition ! L’état français a engrangé de nouvelles taxes avec 10 francs de plus payés par chaque nouveau détenteur du permis de conduire. Les 400.000 francs rassemblés par l’état sont complétés par des industriels et on atteint 1 millions de francs dans la cagnotte (environ 100 fois plus en euros actuels !). La somme est considérable et c’est l’Automobile Club de l’Ouest qui reçoit la somme et qui est chargé d’organiser l’épreuve.
En 1935, Rudolph Caracciola s’est élancé sur une Mercedes sur l’Autodrome de Linas-Montlhéry, sur le « grand » circuit. Avec un départ arrêté, il a fixé une moyenne record de 146,508 km/h sur 16 tours soit 200km. Une épreuve de rapidité et d’endurance en somme. L’ACO va donc proposer aux constructeurs français de battre ce record avant le 31 Août 1937.
Pas question de créer une voiture folle spécialement conçue pour le circuit, la voiture devra répondre à la réglementation adoptée pour les années 37, 38 et 39. Le moteur est donc limité à 4,5 litres en atmo et 3,5 litres s’il est suralimenté.
La bataille Bugatti-Delahaye
Trois constructeurs répondent. Bugatti, Delahaye et Talbot, fraîchement devenue Talbot-Lago qui développe sa T150C mais qui décide finalement de se passer de cette somme pour se concentrer sur d’autres courses.
Ne restent que Bugatti et Delahaye. La marque Alsacienne est dans le creux de la vague et ne remporte plus de courses internationales tandis que du côté de la production, ça ne va pas fort non plus. On a cependant « en stock » la Type 59 qui peut se lancer dans le défi. Avec son moteur suralimenté de 3,3 litres et ses 250ch, elle peut rivaliser.

La donne est plus complexe pour Delahaye. En réalité, c’est l’Écurie Bleue de Lucy et Laury Schell (rien à voir avec la compagnie pétrolière) qui finance les modèles de course de la marque dont les récentes Delahaye 135 Competition Special… qui ne pourront cependant pas tenter leur chance. Il faut des voitures plus performantes.
En février 1937, on conclut un deal pour se lancer dans la course. Le million sera réparti en deux. L’Écurie Bleue en récupérera la moitié (dont la moitié sera ensuite reversée à René Dreyfus, le pilote) et l’autre moitié ira au constructeur qui doit concevoir une nouvelle voiture, la Delahaye 145.
C’est surtout un nouveau moteur que l’on va développer, un V12 atmosphérique. Son architecture est atypique puisqu’un seul arbre à came gère l’admission au centre du V tandis que deux autres gèrent l’échappement de chaque côté. Pour alléger le tout, on utilise une culasse en alu et un bloc en magnésium, c’est le top de la technologie de l’époque et on obtient 240ch.
Le châssis est directement emprunté aux Delahaye 135 de compétition avec une carrosserie beaucoup moins élégante, sans tomber dans le « tank » pour autant, elle aussi construite en aluminium. La Delahaye 145 fait ses débuts en Juin à Montlhéry lors du présentation et prend le départ du Grand Prix de l’ACF puis du Grand Prix de la Marne en Juillet sans jamais voir l’arrivée.

Août 1937, ça se précise
La course du million n’est pas vraiment une course puisque chaque constructeur prendra le départ quand bon lui semble. Après des essais et des mises au point, et à seulement quelque jours de la date limite, c’est Bugatti qui s’élance en premier. La Type 59 de Wimille couvre les 200km mais ne bat pas le record. Une nouvelle tentative est prévue.
Le 27 Août, la Delahaye 145 à pneus spéciaux, allégée au maximum, s’élance à 10h. Les 200km sont également bouclés et, cette fois, la moyenne de 146,6 km/h est atteinte. Le record est tombé, Delahaye a gagné…


En fait peut-être gagné puisque le 31 Août, Wimille est de nouveau au départ. La Type 59 est devenue une 59/50B. Elle utilise donc un châssis de Type 59 mais utilisera un moteur atmosphérique de Type 50B. Il ne sera pas seul en piste puisque la Delahaye 145 est de nouveau alignée, au cas où.
C’est donc une vraie course, entre deux bolides, qui se met en place. La bataille fait rage et les chronos tombent jusqu’au moment où un segment de la Bugatti rend l’âme. C’est la date limite, il n’y aura pas d’autre tentative pour la marque alsacienne tandis que la Delahaye 145 triomphe en terminant de nouveau les 200km sans que son temps ne soit connu mais il pourrait avoir battu celui de sa précédente tentative.


Pour la postérité, Bugatti retentera sa chance, hors compétition mais la voiture aura d’autres soucis qui coûteront sa place à Jean Viel, l’ingénieur en charge du projet.
La Delahaye 145 continue sa carrière
La presse salue la performance tandis que Delahaye en fait la pub. La Delahaye 145 semble bien née et Lucy Schell en commande trois autres pour les aligner lors des courses « conventionnelles » sous les couleurs bleues à bande tricolore.
Dreyfus et Varet signent ainsi une belle 4e place derrière deux Alfa Romeo 8C 2900B et une 8C 2300A début Avril 1938.
Une semaine plus tard, le gratin mondial a rendez-vous sur le circuit urbain de Pau. Dreyfus est en première ligne sur sa Delahaye 145 et va directement courir contre Carraciola et sa Mercedes W154. Cependant, cette voiture a une faille : son V12 de 3 litres consomme énormément. Même s’il sort 450ch, ce n’est pas un avantage à Pau. Pendant la course, Dreyfus va contenir Carrociola et n’a pas besoin d’un arrêt au stand au contraire de l’allemande qui va donc finir à 2 minutes. Un pilote juif a remporté un grand prix devant les allemands. La symbolique est belle et nous avait été rappelé par Hugo il y a deux ans. Plus tard, Dreyfus récidive à Cork.



Aux 24h du Mans 1939, les deux voitures engagées abandonnent… alors même que ce sont les Delahaye 135 Competition Spéciale qui font le doublé ! Aucune voiture ne termine aux 12h de Paris. En 1939, seule un présence au Grand Prix du Comminges est notable, soldée par un nouvel abandon.

La guerre, le démontage et la nouvelle carrosserie
La guerre arrive. Dreyfus part aux USA où il restera pendant tout le conflit. Les Delahaye 145, elles, sont démontées et cachées pour ne pas tomber entre les mains de l’occupant.
48771 : la voiture de course de Mullin
Après-guerre le destin de deux des Delahaye 145 va se mêler. D’un côté on retrouve « 48771 ». Le châssis est acquis par Serge Pozzoli dans les années 60 et il va s’atteler à rassembler les différentes pièces. Il n’y parvient pas totalement mais Peter Mullin la lui rachète tout de même en 1987 pour 150.000$ ! La voiture va ensuite être restaurée, y compris au niveau du moteur. Lors de cette restauration, on déniche des documents montrent que c’est ce châssis qui a été engagé sur la course du Million.
La voiture est longtemps exposée dans son musée avant d’être donnée au Petersen Automotive Museum avant la fermeture de la collection Mullin.



48773 : la reine des concours
La voiture qui sera en vente chez RM Sotheby’s la semaine prochaine, c’est 48773. Cette voiture a eu une histoire encore plus mouvementée. Elle est d’abord achetée par un particulier qui la fait carrosser par Franay. D’habitude très sage dans ses dessins, le carrossier se lâche totalement et crée des lignes futuristes que ne renieraient pas Figoni ! Flamboyante, la voiture est clairement à part. Par contre, son client n’est pas très « clair ». Accusé de collaboration durant la guerre, il finit en prison et sa Delahaye 145 est réquisitionnée puis vendue aux domaines. Franay réussit à la racheter !





La voiture entame une deuxième carrière sur d’autres podiums. La Delahaye 145 est ainsi exposée au Salon de Paris 1946 et au Concours d’Élégance de la Porte de Chaillot en 1947. Immatriculée au nom de Franay, elle est vendue au moment de la faillite de son entreprise en 1956. Elle arrive alors chez Francis Mortarini qui l’exposa au musée du Mans. Vendue à Robert de Goulaine en 1964, elle arrive entre les mains de Napoléon Gourgaud du Taillis en 1965 qui l’expose à l’Autorama de la Grange à Yerres jusqu’à sa fermeture en 1972.
C’est Philippe Charbonneaux qui l’achète alors. Il la fait restaurer et change la carrosserie Franay qui équipera une 135 MS qui sera vendue à Michel Seydoux. Avec sa carrosserie de course, la Delahaye 145 roulera à Monthléry en 1987, avec Dreyfus au volant, pour célébrer les 50 ans du prix du million et sera aussi exposée à Rétromobile.
En 1997, Sam Mann achète la 135 MS à carrosserie Franay puis, en 1999, la Delahaye 145. La restauration met en évidence le numéro de châssis 48773 sur la traverse avant. On remarque également que le châssis n’a pas les trous, qu’on retrouve sur d’autres Delahaye 145, toutes aux USA, qui permettent le montage des ailes. La voiture du million n’étant pas équipée de ces ailes, c’est un premier indice. D’autres recherches sont menées, certaines identifiant cette voiture à 48771, et, finalement, André Vaucourt, historien du Club Delahaye, arrive à la conclusion que c’est la voiture recarossée par Franay qui remporta le Prix du Million.
Après sa restauration qui s’étala de 2013 à 2015, la voiture fut présentée à Pebble Beach en 2015 où elle remporta sa classe. Elle remporta également The Quail en 2024 ce qui lui valut d’être nommée pour le Best of Best du Peninsula.
Toutes les infos sur cette voiture sont ici.




Les deux autres Delahaye 145
Aucune des 145 n’est restée une voiture de course ! Les deux autres voitures de cette toute petite série ont été équipées d’élégantes carrosseries de coupé et on a notamment pu les voir à Rétromobile en 2012.



Les Delahaye 165
Attention, il ne faut pas confondre les deux modèles. Les Delahaye 145 étaient de pures voitures de course. Les Delahaye 165 récupèrent une partie du moteur V12, avec quelques changements qui abaissent la puissance à 165ch tandis que le châssis est moins surbaissé et a un empattement plus long. 4 ou 5 exemplaires ont été construits dont un cabriolet Figoni et Falaschi également passé par la collection Mullin et également exposé à Rétromobile en 2012.

Conclusion
Laquelle a remporté le fameux concours ? Difficile à dire car même en suivant les études des historiens, la maison de vente aux enchères laisse une porte ouverte et n’est pas catégorique.
Même sans cela, l’histoire des Delahaye 145 et celle de la carrosserie Franay sont superbes. C’est un vrai morceau d’histoire qui sera une des stars de la vente RM Sotheby’s de Pebble Beach. Une histoire qui se mérite : l’auto est estimée entre 4,5 et 6 millions de dollars !
Source : RM Sotheby’s et Retromotiv






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