Après une Triumph TR4 dans un film français, on va cette fois s’intéresser à une Porsche. Non, ce n’est pas une 911 mais bien une 912 qui est à l’honneur dans « Le Départ ».
Le film en bref :
Réalisé en 1967
Réalisateur : Jerzy Skolimowski
Noir et blanc
Durée : 1h 33
Genre : comédie/ romance
Lieu de tournage : Belgique
Musique : Krzysztof Komeda
Studios de production : Elisabeth films
Primé par l’ours d’or de Berlin
Les acteurs : Jean- Pierre Léaud, Catherine Duport, Jacqueline Bir


Synopsis :
Coiffeur dans un salon Bruxellois, Marc, jeune homme respectueux du cadre fixé par son employeur, est adepte des combines hasardeuses dès qu’il quitte le lieu de son travail. Passionné de rallye automobile et persuadé d’avoir les qualités d’un bon pilote, il ambitionne de s’inscrire à une véritable course.
Son objectif est contrarié par de faibles moyens financiers, stoppant ses rêves de prendre le volant d’une voiture sportive, mais il est prêt à tout pour se positionner sur une ligne de départ.
Ce film de la nouvelle vague fut primée à Berlin pour sa capacité à dégager une image de la jeunesse. Et la Porsche 912 n’y était pas pour rien.

La voiture vedette
La marque Porsche est indissociable des voitures conçues pour la compétition. Dès 1951, les victoires s’enchaînent dans des courses prestigieuses telles les 24 heures du Mans ou les championnats du monde. Mais l’exclusivité d’un marché dédié aux disciplines sportives représente une niche financière, trop éloignée du grand public.
Sur la route, la 356 débutera cette lignée sur base de Coccinelle pour devenir un modèle au concept totalement badgé Porsche avec la 911. Le dessin reprend la ligne de sa devancière afin de conserver le fuselage du « fastback ». Le projet T7 est piloté par Erwin Komenda, secondé par une équipe de styliste : l’évolution de la 356 ambitionne d’être plus grande, plus confortable en proposant deux places arrière, sans sacrifier le coup de crayon initial.
L’inspiration heureuse des ingénieurs va porter sur l’idée d’accentuer le bosselage des ailes avant, laissant plonger le capot entre les phares ronds intégrés. Quant à l’arrière, la ligne de toit plongeante jusqu’au pare-chocs arrière assure non seulement l’esthétique de la carrosserie, mais aussi l’aérodynamisme recherché. Particulièrement bien conçue, la 911 va séduire dès son lancement en 1963. On ne peut que s’incliner devant la genèse d’un modèle dont la forme typique va perdurer à l’identique pendant plusieurs décennies. Par contre, accéder aux mythiques 6 cylindres et à ses performances à un coût !
Porsche décide alors de conserver les qualités routières de son modèle phare : sans changer l’architecture, il dote celui-ci d’un quatre cylindres pour afficher au catalogue un prix attractif et satisfaire les fans qui accèdent alors à un rêve.
Les réactions sont immédiates ! Les puristes s’insurgent de dénaturer une auto prestigieuse, la Porsche du pauvre est née, voici la 912 ! Plus pragmatique, des clients séduits vont découvrir une version légère (110 kg de moins), parfaitement équilibrée avec un moteur placé plus près de l’essieu arrière. Le fameux survirage, plus maîtrisé, fournira une véritable école de pilotage.


Place aux chiffres : le moteur développe 90ch pour un poids de 970 kg. Il est alimenté par deux carburateurs double corps au service d’une cylindrée de 1,6 litres. Le refroidissement par air provient d’une turbine. La propulsion est assistée d’une boite de vitesse à quatre rapports, le cinquième étant accessible en option. Le freinage est assuré par 4 disques. Les mesures restent à 4,16 de long pour 1,61 de largeur : à noter que les voies sont plus étroites et la 912 perd également une barre stabilisatrice.
Ces caractéristiques confirment un nette baisse de puissance, les détracteurs enfonceront le clou en soulignant la sonorité quelconque d’une motorisation indigne des gènes d’une 911 !
Quel est donc le verdict ? La 912 sera produite de 1965 à 1969 : les chiffres de ventes sont respectivement de 36.383 pour la 911 et 30.300 pour la 912. En 1976 une version E est destinée principalement au marché américain. Digne d’intérêt, cette ultime évolution se dote d’options qui modernisent la 912 face à la concurrence et dans l’attente de nouveaux modèles.
La Porsche 912 dans « Le Départ »
Elle occupe une place essentielle dès les premières images. Filmée d’abord en ville, ses dimensions contenues couplées à son agilité lui donnent une aisance malgré l’encombrement des rues et des boulevards de Bruxelles.
Sur routes secondaires, elle déploie toute sa puissance pour narguer d’autres conducteurs, comme ce propriétaire de Ford Mustang qui se prête au jeu des comparaisons. Le réalisateur ne se contente pas de tourner ou de peaufiner des plans en situations réelles. Les tribulations de son personnage, marqué d’un caractère juvénile, viennent démontrer que s’amuser, provoquer des adultes, engendrent des réactions à l’opposé d’un jeu complice. Les scènes d’accrochages urbains, d’invectives répétées, révèlent des comportements vite agressifs lorsqu’il est question de se faire une place parmi les autres.



Les panneaux publicitaires vantent les plaisirs de posséder des voitures modernes, mais la réalité du quotidien d’un citadin est beaucoup moins édulcorée : un parallèle s’installe entre l’élan, l’enthousiasme de la jeunesse à vouloir imiter les ainés, tout en s’éloignant difficilement des rêves ludiques de l’enfance.
Caméra légère sur l’épaule, le réalisateur filme sans décors, s’insère dans la ville pour décrire les pérégrinations des citadins. Les acteurs sont libres d’évoluer dans les rues avec un rythme fidèlement retranscrit. La succession des scènes s’apparente à un reportage : une caméra embarquée restitue la conduite d’une voiture, sa photogénie. Celle-ci zigzague autour des obstacles, faisant naître cette fascination particulière qu’exerce un objet en pleine vitesse.
Ce fameux départ s’extrait alors du cadre de la compétition automobile : il vient symboliser la place d’un jeune homme, lui aussi en total mouvement. Son dynamisme physique, presque fébrile par moment, est celui d’une mutation progressive, chaotique, plus subtile que la simple énergie propre à la jeunesse. En nuance, le réalisateur questionne sur le passage de l’enfance insouciante à l’univers complexe des adultes. Le personnage principal essaye de concilier ses aspirations sentimentales avec des escapades pour conduire une Porsche, objet de convoitise. Dans les deux cas, passionné et manquant de limite, il enfreint la loi, quitte à se brûler les ailes.
Au volant avec Jean-Pierre Léaud
Souvent les démonstrations sont plus parlantes que de longs discours. Les personnes qui restent sceptiques sur la politique de Porsche d’insérer des modèles « hybrides », suivront le film avec intérêt. Marc l’annonce en préambule :
Je me débrouille plutôt bien en dérapages contrôlés !

Bruxelles, ville étendue aux quartiers parfois juchés sur des promontoires, devient un terrain de jeu : la 912, légère et surbaissée, prouve qu’un châssis affuté peut compenser une puissance modeste.
Le modèle 1967 reprend le tableau de bord à 5 cadrans. La sélection des vitesses se caractérise par la première en bas à gauche : la seconde et troisième dans le même axe, offrent plus d’efficacité lors des reprises. Des ceintures ventrales corrigent le peu de maintien des sièges recouverts de skaï. Concentré sur la maniement du volant à quatre branches, Marc ne s’attarde pas sur les détails esthétiques pourtant nombreux, son modèle est doté des déflecteurs qui disparaîtront l’année suivante. Le chrome, discret, met en valeur les lignes tendues de la 912. L’embase profilée du rétroviseur extérieur, les poignées de portes, le rétroviseur intérieur et son support, brillent par touches valorisantes.
Il convient, bien sûr, de rendre à la 911 ce qui lui appartient. Mais conserver l‘ADN d’un modèle mythique a de quoi séduire, comme ces butoirs de pare-chocs avec leurs extrémités non prolongées : le décrochement ainsi crée laisse de la place à la plaque d’immatriculation.
Suivons encore les images des dérives du train arrière dont Marc maîtrise le survirage, la répartition des masses 45% et 55% facilite l’équilibre. Sans la volonté d’un jeune homme cherchant les limites d’adhérence, la 912 assure des passages en courbes plus prévenant que sa devancière.


Passer derrière un volant, c’est quelque fois se familiariser avec une nouvelle voiture, avant même de prendre la route. Marc visite un hall d’exposition en présence de son amie : les constructeurs ne reculant pas sur les moyens déployés, ils affichent une auto qui se coupe totalement en deux parties, à l’aide d’un mécanisme dévoilant la structure de la carrosserie. Le couple s’installe : éloignement, rapprochement, attirance, hésitation, Marc quitte le masque de la désinvolture pour celui de la gravité. C’est au moment où un véhicule est immobilisé que d’autres projets se dessinent…


Boudée par quelques-uns lors de sa mise sur le marché, la Porsche 912 retrouve une place légitime dans le milieu des collectionneurs. Son identité particulière démontre que, conçue pour doper les ventes d’une marque, elle s’inscrit parfaitement dans les initiatives de certains constructeurs qui déclinent volontairement un modèle : cette politique parvient à point pour une large clientèle. Le film vient nous rappeler, à travers les aventures de Marc, que des vocations peuvent être contrariées par le cout de l’acquisition d’une automobile, ce qui ajoute de la modernité au sujet proposé.
Le Départ est disponible sur Netflix


Gougnard Daniel
reportage très intéressant merci Gilles
· · 23 mars 2026 à 14 h 59 min