Ferrari 250 GT Breadvan, la camionnette des 24H du Mans !

Ferrari 250 GT Breadvan, la camionnette des 24H du Mans !

Quand, pour les 24h du Mans 1962, déboule cette Ferrari 250 GT Breadvan, elle a tout de la voiture iconoclaste ! Certes elle est rouge, certes elle va vite, mais elle ressemble farouchement à une camionnette quand même !


Quand, en plus, on apprend qu’elle n’est pas issue de la production de la maison mère au cheval cabré, mais qu’elle est née d’une querelle comme seuls les Italiens en ont le secret, tout de suite on a très envie d’en savoir plus sur cette fille illégitime de Maranello ! Après le Poisson Dieppois, je vous invite à suivre l’histoire mouvementée, mais passionnante de ce modèle unique.

Au commencement, un refus de vente !

Avant de poser ses roues sur l’asphalte mancelle en 1962, il nous faut remonter aux origines de l’histoire. Oui, car histoire il y a ! Et comme les Italiens ne font rarement rien comme les autres, c’est avec madame Ferrari que les soucis arrivent !

La Révolution de Palais

En 1961 Laura Dominica Ferrari, l’épouse d’Enzo prend énormément de place dans la gestion de la société. Pour certains, c’en est trop. Les prises de bec se multiplient et un groupe d’ingénieurs décide d’aller se plaindre auprès du Commendatore.

Évidemment ça ne passe pas. Du coup ces ingénieurs quittent Maranello. On parle quand même de Carlo Chiti, directeur Technique de la Scuderia, Romolo Tavoni, directeur sportif et un certain Giotto Bizzarrini, ingénieur plus que réputé à l’époque…

Du coup le petit groupe s’en va utiliser ses clés de 12 ailleurs et fonde ATS, soit Automobili Turismo e Sport, en italien dans le texte. Pour les financer, ils font appel au Comte Volpi propriétaire de la Scuderia Serenissima, client fidèle de Ferrari, dont Benjamin nous retrace l’histoire dans cet article ici.

À ce moment, le Comte a deux 250 GTO en commande. Il compte bien sur ces deux nouveaux modèles pour sa saison 1962. Lorsque Enzo apprend l’existence de cette commande, avec son caractère ultra borné, oui oui, il l’annule sans autre forme de procès ! Basta !

Forcément, du côté de la Scuderia Serenissima c’est la soupe à la grimace. La guerre est déclarée et Volpi fourbit donc ses armes. La colère étant fort mauvaise conseillère, il se calme et réfléchit. Il lui faut maintenant trouver une parade contre la Scuderia pour battre ses 250 GTO officielles au Mans.

Une 250 GT d’occasion, mais pas au rabais !

Le Comte ne pouvant plus tabler sur les deux 250 GTO neuves que lui a refusé Ferrari, il a l’idée de créer “sa GTO”. Avant ça, Volpi essaya de développer, en collaboration avec Bizzarrini, un projet sur deux autos chez ATS. Mais ce plan tourna court et rien de concret n’en sortit. La Scuderia Serenissima acquiert donc la 250 GT SWB #2819 acquise en octobre 1961 par le Comte “d’occase”. L’auto est connue et possède déjà un solide pedigree en course, notamment une seconde place au Tour Auto de cette même année, avec Gendebien derrière le cerceau.

Tel Oscar Goldman reconstruisant Steve Austin, Bizzarrini et son équipe s’atèlent à la transformation et ils n’ont que quinze jours pour y arriver. Premier boulot, améliorer l’équilibre. Sur ce châssis, Bizzarrini modifie le V12 3L Colombo en le dotant notamment d’un carter sec, il le rabaisse et le recule très largement en retrait de l’essieu avant. Le moteur se retrouve pratiquement en position centrale, ce qui en découle un arbre de transmission très court. Je souligne ce dernier fait, il faudra s’en souvenir.

Pour abreuver les 300 cv que développe le bébé, se sont six carburateurs Weber double-corps de 38 millimètres qui s’en chargent. Niveau puissance on est au même niveau que les 250 GTO d’usine, auxquelles l’équipe sera confrontée.

La boite reste celle à quatre rapports. Mais il faut se souvenir que celle des GTO en possède un de plus et elle est mieux étagée. Mais apparemment les performances de notre bolide seraient un poil supérieures grâce à un poids inférieur, 935 kg contre 1000 kg pour les GTO, en ordre de marche, bien sûr.

Si la partie motorisation est plutôt conventionnelle pour une voiture de compétition, c’est avec sa carrosserie que l’auto se distingue, et c’est peu de le dire, même soixante ans après. On doit donc l’avant à Bizzarrini, qui peut être pour agacer l’Enzo, reproduit une partie des solutions adoptées par la GTO. La suite de la réalisation de la caisse est donc confiée aux bons soins de Piero Drogo. Celui-ci n’est pas un perdreau de la dernière couvée, car avant de devenir carrossier, il était pilote. Drogo connait bien cette épreuve du Mans, car il y participa en 58, sur une Ferrari 250, en terminant les deux tours d’horloge tout de même.

Certes, les formes peuvent dérouter, surtout en comparaison des canons de l’époque. Drogo reprend les principes aérodynamiques de Wunnibald Kamm. L’homme faisant des recherches sur la turbulence aérodynamique des voitures à grande vitesse depuis près de cinquante ans, on en parle ici. C’est à eux deux que l’on doit donc cette étonnante auto avec un toit plat, un avant en forme de flèche qui oppose le curieux arrière à angle rentrant. Bref, une caisse atypique, mais superbe… enfin c’est mon avis, hein !

Au final, tout ce petit monde accouche de la Ferrari-Serenissima 250 GT que le Comte Volpi pourra engager face à la Scuderia Ferrari. Le cerceau sera aux mains de Carlo Abate et Colin Davis sous le N°16.

La 250 GT Breadvan au départ de la 30e édition des 24 Heures !

Malgré le peu de temps imparti pour sa construction, la 250 GT Breadvan est prête à temps pour les 24 Heures du Mans 1962. Première déconvenue, l’auto n’est pas acceptée par l’ACO dans la catégorie GT, mais dans celle des prototypes. Qu’à cela ne tienne, l’équipe est remontée plus que jamais pour damer le pion aux 250 GTO, certes plus lourdes mais qui possèdent cette fameuse boite cinq qui fait tant défaut à notre 250 GT Serenissima. Elle aura fort à faire, car l’année précédente ce fut carton plein pour la Scuderia qui plaça trois voitures aux trois premières places. Avec la paire Gendebien/ Hill sur la plus haute marche.

Cette 30e édition va connaitre son lot d’anecdotes en tout genre. On le sait, l’épreuve est vecteur d’avancées technologiques, comme les freins à disques utilisés pour la première fois en 53 sur les Jaguar Type C. Cette fois, c’est sur une Ferrari 330 LM que l’on teste les phares halogènes. Cet équipement sera monté dès l’année suivante sur les Porsche et Ford, sachant que ce système double quasiment la portée des faisceaux lumineux. Au chapitre des mauvaises nouvelles, Lotus se voit interdite de course pour un souci de fixation de roues. Les marques comme TVR et Marcos posent pour la première fois leurs roues sur le circuit. Cette année encore, la marque à battre sera Ferrari qui aligne 15 voitures entre celles d’usine et celles des privés.

La direction de course espère pouvoir atteindre les 4500 km parcourus par les voitures de plus en plus rapides et surtout plus fiables.

Avant la course, la 250 GT de l’écurie Serenissima a gagné un nom : Breadvan. Un nom presque officiel depuis qu’un journaliste anglais l’a désignée sous ce sobriquet, trouvant qu’elle ressemblait à une camionnette de boulangerie.

La 250 GT Breadvan en course

À 16H le départ est donné sous une chaleur caniculaire. À la fin du premier tour, Gendebien, sur une 330/TR1 LM, reprend le commandement à Graham Hill sur Aston DP212. Derrière, la riposte a pour actrices trois Italiennes, mais des Maserati ! Et notre Breadvan dans tout ça ? Et bien… elle navigue tant bien que mal vers le milieu du peloton, un peu perdue dans la masse de la dizaine d’autres Ferrari.

Le couple Gendebien/Phil Hill navigue tranquillement vers leur seconde couronne, enfin pas tant que ça, car les frères Rodriguez sur une 268 SP leur volent, provisoirement, leur place de leader. Les frangins abandonnent à 6h du matin sur casse de leur transmission !

En revanche, notre Breadvan n’est plus dans la course, car elle du abandonner à la 4e heure sur… bris de transmission ! Dommage, car elle se trouvait devant les GTO d’usine. Elle laisse donc la horde des Ferrari s’emparer complètement du podium. Gendebien/Hill grimpent sur la plus haute marche. Cinquième podium personnel, quatrième victoire et troisième d’affilée pour le belge. Pour la Scuderia, c’est la sixième victoire. Suivront celles de 63, 64 et 65, avant la fameuse année 66 et le combat contre les Ford, mais ça aussi c’est une autre histoire !

Cruelle et amère désillusion pour notre Comte Volpi, la Serenissima et tout l’orchestre ! La voiture n’a pas tenu. En vieux briscard, il avait réussi à engager une 250 GTO, voiture qu’il avait achetée via un prête-nom, qui réussit à enfumer Enzo Ferrari. Malheureusement cette Ferrari abandonna elle aussi vers la mi-course. C’est donc encore une pleine réussite pour Ferrari, même si aucune des autos sur le podium n’est d’usine.

Malheureusement, l’avenir est moins radieux pour notre Ferrari 250 GT Breadvan, mais sa légende est lancée !

La 250 GT Breadvan après Le Mans

On aurait pu croire que cette défaite au Mans aurait été le chant du cygne de la Breadvan, mais non, et c’est tant mieux pour nous. Durant l’année 63, on la retrouve dans quelques courses. L’auto est engagée à Brands Hatch avec le n°8, où sous un déluge de pluie, Carlo Abate la place à la quatrième place. Elle brille ensuite en Suisse, lors de la course de côte d’Ollon-Villars, sous le n°193 ! La Breadvan y remporte la victoire dans sa catégorie.

C’est à Montlhéry en octobre 62, aux Mille Kilomètres de Paris, que la 250 GT, dossard n°15, monte sur son premier, et unique, podium en se hissant à la troisième place. Elle se place derrière deux 250 GTO, dont celle des frères Rodriguez sur la plus haute marche. Pour la petite histoire, pas moins de sept autres Ferrari 250 GTO suivaient au classement, soit 10 Ferrari aux dix premières places !

La Breadvan devient une voiture civile !

Mais la fin de l’année 1963 verra la fermeture (temporaire) de la Scuderia Serenissima. Le Comte Volpi prend alors sa retraite et habite à Monaco. Il se sert alors de la Ferrari 250 GT Breadvan comme voiture de tous les jours. Pas mal pour se faire remarquer. Une petite anecdote veut que, suite à une de ces soirées un peu trop arrosées, le Comte prête, ou vend, sa voiture à Giovanni Agnelli, le fils du fondateur de Fiat.

Celui-ci la veut pour y transporter le pain frais jusqu’à sa propriété située au cap d’Ail ! Giovanni la repeint alors en noir, ce dernier lui trouvant des airs de corbillard… Pour parachever l’œuvre, des parties rouges sont conservés sur l’avant car selon la légende, le peintre ayant commencé par l’arrière, s’est retrouvé à court de noir pour terminer… et un T remplace le numéro… Parfois, il y a des baffes qui se perdent, hein !

Bref, la voiture, qui maintenant a été repeinte en argent n°482, participe à sa dernière compétition en mars 1965. C’est pour la Coppa Gallenga, une course de côte située en périphérie de Rome. Notre Breadvan y finit neuvième. Ensuite, l’auto passe un court séjour par la fourrière de Nice, la police l’ayant saisie suite à un excès de vitesse. Tout ça pour conduire une princesse à temps pour prendre son avion à l’aéroport de Nice.

En mai 65, le Comte Volpi se sépare de la Ferrari 250 GT Breadvan et la met en dépôt-vente chez un concessionnaire Ferrari de Rome. C’est un américain, fan de Ferrari, qui l’achète pour moins de 3000 $ ! Le gars est un peu court et emprunte des sous à sa mère pour l’acquérir. À son arrivée aux USA, la 250 GT est repeinte en rouge, et surtout badgée Ferrari, car elle l’était Scuderia Serenissima jusqu’alors. Au passage l’avant est sévèrement modifié.

La voiture passe entre les mains de plusieurs propriétaires et atterrit à Los Angeles. Les acteurs James Garner et Steve McQueen, l’essayent même en vue de l’acheter, mais aucun des deux ne finalise. Les années 70 et 80 voient la Ferrari naviguer entre pas mal de propriétaires. Elle participe, de temps à autre, à des courses historiques.

La 250 GT Breadvan de nos jours

On en perd la trace pendant quelques années, puis elle ressort en mars 2005, lors d’une vente aux enchères chez Christie’s. La voiture, estimée entre 3 et 5 millions de dollars, ne se vend pas.

Non découragé, son propriétaire l’envoie à Modène pour une restauration complète. La voiture a subi beaucoup de transformations, pas toujours heureuses, lors de toutes ces années parfois troubles. La Ferrari 250 GT Breadvan est intégralement remise en configuration du Mans 1962.

Depuis, bien qu’elle ait encore changé maintes fois de propriétaires, on peut la rencontrer dans une foultitude d’événements de voitures historiques. Que se soit au Grand Prix de l’Age d’Or 2016, au le Mans Classic en 2018, au Goodwood 2018 ou au Silverstone Classic 2019, elle a même gagné le droit de participer aux anniversaires Ferrari avec ses cousines, comme celui fêté au Chantilly, Art & Élégance en 2017.

Bien que cette Ferrari 250 GT Breadvan, à l’instar du Poisson Dieppois, ne fut construite qu’a un seul exemplaire et ne connut qu’une participation aux 24H du Mans, elle n’est pas moins devenue une vraie légende !

Je trouve cette Ferrari 250 GT Breadvan tellement jolie, qu’elle méritait une galerie :

Crédits photos, News d’anciennes, Lemans.org, ollon-villars.com, velocetoday.com.


bertrand
photographe/reporter
rédacteur et photographe à news d'anciennes.
Passionné d'histoire et de véhicules anciens, il rejoint la rédaction de news d'anciennes en 2015. Armé de son fidèle Nikon, il écume les rasso et salons pour vous les faire découvrir.

2 commentaires sur “Ferrari 250 GT Breadvan, la camionnette des 24H du Mans !”

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